Etudes de Critique biblique, astrologique nostradamiquej et linguistique.
mercredi 17 juin 2026
Le cinquième élément Pensée antique de la quintessence chez Platon et Aristote par Alain Petit
Le cinquième élément
Pensée antique de la quintessence
chez Platon et Aristote
par Alain Petit
Le « cinquième élément » n’est pas un clin d’oeil à Luc
Besson (qui n’est pas l’un de mes cinéastes préférés), c’est
l’une des doctrines fondamentales d’Aristote, et l’excuse pour
l’évoquer est que j’ai voulu traiter de la question de l’élément
au travers de ce qui, chez Aristote et peut-être déjà un peu
avant, semble en quelque sorte en contester la conception
fondamentale.
Ce qui est classique pour les Anciens, et peut-être ce que l’on
en a retenu — d’ailleurs, on le voit encore précisément chez
Bachelard—, c’est qu’il y ait quatre éléments. Ce qui contribue
à la notion fondamentale de l’élément, c’est que l’on soit
parvenu à un état que longtemps on a considéré comme indépassable,
à savoir que l’eau, la terre, le feu et l’air entretiennent
une sorte de jeu, qu’on peut appeler à certains égards un
jeu d’articulation, de circulation. On voit Aristote d’une
certaine façon intégrer ces quatre éléments à partir de leur
fondateur, Empédocle, et en même temps les subvertir par la
notion du cinquième élément. Il nous permet de comprendre
l’élément en le prenant à l’envers. C’est cette stratégie que j’ai
voulu utiliser pour comprendre l’élément : retournons ce qui est
en jeu dans les quatre éléments pour comprendre la genèse et la
nécessité de l’introduction philosophique du cinquième.
Donc je vais mettre en place les deux personnages principaux,
dramatis personae, comme disaient les Anciens, Empédocle
et Aristote—qui ont beaucoup en commun.
Empédocle est pour nous l’un des grands poètes-philosophes
de l’Antiquité, le grand précurseur de Lucrèce précisément sur
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la question de l’élément. Empédocle est celui qui pense les
éléments selon le quadriparti (comme dira bien plus tard
Heidegger en référence directe à Empédocle). Le monde est
quadriparti ; il y a quatre éléments ni plus ni moins. Or ce
n’était pas chez les Anciens une position unanime, ce n’était
peut-être même pas une position évidente. Essayons de resituer
Empédocle par rapport à l’un de ses grands prédécesseurs,
Héraclite (certainement du même calibre philosophique que les
deux autres).
Héraclite considère, si je puis dire, qu’il vaut mieux penser
une monarchie de l’élément, qui est en l’espèce celle du feu. Il
n’y a pas quatre éléments, il ne peut pas y avoir quatre éléments,
il ne peut y en avoir qu’un. Si je pose la question : « Qu’y a-t-il
d’élémentaire dans le monde ? » je me pose la question, je
traduis directement le concept d’élément dans un autre. Quand
on se pose la question de l’élément, pour un Grec, un Grec
présocratique si vous voulez — mais ça restera le sens fondamental,
même pour Aristote —, on se pose la question de
l’origine de ce qui est dans le monde. Autrement dit, l’élémentaire,
c’est ce dont tout le reste provient. Ce n’est pas le rudimentaire,
c’est l’originaire. Il faut de fait polémiquer
philosophiquement contre l’idée que l’élément soit le matériau,
idée reçue à certains égards dans la pensée philosophique
depuis lors, et qu’Aristote lui-même ne ratifie pas. L’élémentaire,
ce n’est pas le matériau.
Cette confusion s’est opérée dans l’un des premiers réseaux
d’architecture et philosophie, j’ai nommé Vitruve, dans la tradition
romaine. Ça c’est le premier réseau. Vitruve, dans son
Traité d’architecture, fait précisément référence à la pensée
présocratique des éléments (il me semble que c’est en ouverture
au Livre III), quand il traite de la question du matériau de
l’architecte. C’est très remarquable, il fait un exorde philosophique
— il a une connaissance très réelle en la matière —
et, au moment de traiter de la question du matériau pour l’architecte,
il fait référence aux grands présocratiques, Thalès, les
Ioniens et Empédocle. Pour Vitruve, l’intérêt que l’architecte
peut prendre à la pensée de l’élément, et nous sommes précisément
dans notre élément d’aujourd’hui, c’est d’y voir en
quelque sorte le matériau primitif, ce qu’on pourrait appeler le
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« constituant irréductible ». Or, tel n’est pas le point. Il me
semble qu’on commence à prendre le change à partir de là. On
peut déjà attester de cette confusion au moins chez Vitruve,
mais elle doit être plus ancienne, je présume.
Il s’agissait en fait pour Héraclite, qui est l’un de nos grands
témoins à cet égard, de penser une origine à partir de laquelle
ce qu’il convenait d’appeler élément pourrait être tenu pour
irréel. Il n’y a pas quatre éléments, il n’y en a qu’un, les autres
ne sont que des transformations du feu. Le feu se transforme
en autant de facettes qu’Empédocle précisément va appeler
éléments, c’est un tenant de la monarchie du feu. Comment
Empédocle, à partir d’une référence aussi écrasante, en vient-il
à penser sa tétrarchie des éléments, ce qui veut dire qu’il y a
une stricte égalité entre les quatre ? La doctrine classique des
éléments, celle dont nous avons hérité et qui vient en droite
ligne d’Empédocle, c’est celle de l’égalité entre l’air, le feu,
l’eau et l’air. « Ils se partagent, dit Empédocle, la souveraineté
dans le monde. »
On peut les considérer maintenant sous deux aspects. Tout
d’abord, l’univers tel qu’il est comporte une égale représentation
des quatre, donc l’univers est quadriparti au sens où
Heidegger le dira, et c’est exactement ce que veut dire Empédocle,
le monde n’est rien de plus que cette quadripartition.
L’un des enjeux serait de s’interroger sur le rapport entre les
éléments et le monde. De fait, ce sera décisif pour la pensée
d’Aristote. Est-ce que le monde est plus que les quatre
éléments, est-ce que le fait qu’il enveloppe les éléments signifie
qu’il est lui-même quelque chose de plus ? C’est ce qui est
décisif pour les Grecs. J’espère ne pas être trop hétérodoxe en
insistant sur le fait que la pensée des éléments, pour les Grecs,
loin justement de la réduction de Vitruve, est une pensée théologique.
C’est peut-être une physique. Il est convenu de dire
que c’est une physique et à certains égards c’est en effet la
grande physique des Grecs, mais cette physique c’est une théologie.
C’est un point dont il faut prendre acte. Les éléments sont
des dieux pour Empédocle, comme le feu l’était pour Héraclite.
Ce qu’il y a de plus véritablement divin, en dehors de l’amour
et de la haine, sur lesquelles je vais revenir, qui en quelque sorte
préside à leur assemblage ou à leur dissociation, les premiers
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dieux ce sont les éléments. Ils portent d’ailleurs éventuellement
des noms de dieux (le feu c’est Zeus). Vous avez une équivalence
entre les noms des dieux et les noms que nous donnons
classiquement aux éléments. Il arrive à Empédocle de les
nommer par les noms de dieux plutôt que par leurs noms
d’éléments. Donc en ce sens-là ils sont vivants. Ils sont vivants
comme le sont des dieux, c’est-à-dire des vivants immortels.
Le monde est un dieu—c’est la grande pensée des Grecs—,
le monde est un dieu et contient en quelque sorte ces dieux, au
nombre de quatre, qui se partagent, comme dans le monde
d’Homère, la souveraineté. Simplement, d’Homère à Empédocle,
on est passé de la souveraineté de Zeus et de celle
d’Hadès à celle du feu ou celle de la terre. Entre ces dieux, pas
de prépondérance, pas de souveraineté de l’un sur l’autre, c’est
leur égalité fondamentale. D’autre part, chez Empédocle, il y a
un point qui va effectivement susciter une grande difficulté,
c’est que les éléments ne se transforment pas les uns dans les
autres. Il n’y a pas circulation, il y a en quelque sorte lutte, mais
on ne dit pas que le feu devient autre chose. Je pense que c’est
pour bloquer toute possibilité de penser à la manière d’Héraclite
qu’Empédocle refuse la transformation, qui nous paraît liée à la
doctrine classique des éléments, mais qui en fait a été introduite
et plutôt pérennisée par Aristote.
S’il y a transformation d’un élément dans un autre, c’est
précisément ce qui va permettre à Aristote de subordonner les
quatre éléments au cinquième. C’est un point décisif que si je
veux garder les quatre éléments dans leur souveraineté aristocratique,
de pair, il faut que je refuse qu’ils se transforment les
uns dans les autres. Si je concède qu’ils se transforment les uns
dans les autres, je vais arriver à une position comme celle
d’Aristote, qui consiste très exactement à dire que les quatre
éléments, dans leur jeu de circulation et de transformation
mutuelle, ne sont pas ce qu’il y a de plus haut. En quelque sorte,
c’est la raison du titre et de la doctrine du cinquième élément, le
cinquième élément d’Aristote c’est l’élément qui se subordonne
les quatre et qui, lui, ne se transforme en aucun autre, et qui ne
provient d’aucun autre. Il est en ce sens là l’élément absolu.
Vous avez un paradoxe, dans cette idée de cinquième
élément, sur lequel je voudrais insister. En quel sens, le
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cinquième, puisque c’est ainsi qu’il a été qualifié par Aristote
lui-même (je renvoie sur ce point au livre décisif qu’est son
Traité du ciel, en particulier au premier chapitre du premier
Livre), cinquième élément pourquoi ? Il semblerait bien
qu’avec Empédocle on ait en quelque sorte épuisé les éléments,
quatre ni plus ni moins. Pourquoi un cinquième ? À proprement
parler, il n’y a pas de raison qu’il y en ait un, puisqu’ils
se partagent l’univers exactement. Si un cinquième élément
intervient, et c’est tout l’intérêt me semble-t-il de cette notion,
c’est parce que Aristote va assumer ce qu’il y a de fondamental
dans l’élément en transposant dans un élément supérieur
ce qui pouvait valoir pour les quatre autres. Il opère ce que
la philosophie a appelé bien plus tard une sursomption de ce
qu’il y a d’élémentaire dans le cinquième élément (je renvoie
ici à Hegel).
Je commencerai par m’interroger sur le sens de la version
classique dans la théorie des éléments, qui est celle d’Empédocle.
Je vais revenir brièvement sur certains points. Je
voudrais resituer, puisque je parlais de théologie, la discussion
en partant d’un propos d’Aristote qu’on appelle doxographique,
c’est-à-dire un propos où Aristote renvoie à certains de
ses prédécesseurs et fait allusion à une doctrine à la fois relative
au monde et relative aux dieux, c’est-à-dire à la fois cosmologique
et théologique (vous la trouverez dans le Traité du ciel,
premier Livre, dixième chapitre). C’est à propos d’une question
fondamentale pour lui qui est celle de l’éternité du monde.
Il y a une pensée qui d’une certaine façon à la fois le fascine et
l’embarrasse, qui consiste à dire — et c’est une pensée présocratique
tout à fait cruciale — que le monde à proprement
parler est éternel, mais sur un mode très intéressant qui est typiquement
empédoclien, qu’il est rythmique.
Vous avez un rythme cosmique fondamental aussi bien chez
Héraclite que chez Empédocle. Ils sont d’ailleurs rassemblés
par Aristote dans la même citation : « D’autres disent que le
monde qui est soumis à un rythme alternatif [le terme grec est
enallax] se trouve tantôt dans un état tantôt dans un autre, et
que ce processus se poursuit sans cesse. » Autrement dit, le
monde ne naît pas, il ne périt pas, mais il ne reste jamais dans la
même situation, dans la même condition, dans le même état. Il
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se transforme toujours et il ne périt jamais. Donc, vous avez une
éternité mais une éternité très embarrassante pour quelqu’un
comme Aristote qui, lui, veut une éternité où le monde soit
toujours le même et dure. Ce que j’appelle une éternité durative.
Alors que là vous avez ce que j’appellerais une éternité
rythmique.
Chez Héraclite, cela veut dire que l’on va de l’un au multiple
et du multiple à l’un. Et chez Empédocle c’est la même chose, à
la doctrine des éléments près. Chez Héraclite, le monde vient
du feu, et la nature du monde c’est d’être l’ensemble des transformations
du feu. Héraclite dit même littéralement « le feu, ce
monde-ci ». Pour Empédocle, la situation est nettement plus
complexe, c’est d’ailleurs un des points d’achoppement dans
l’interprétation de cet auteur : le monde où les quatre éléments
se trouvent différenciés, où effectivement l’eau, le feu, l’air et
la terre apparaissent dans leur souveraineté et dans leur région
respectives. Ce monde n’est pas toujours dans l’état où nous le
connaissons, sinon il n’y aurait pas ce rythme dont je parle. Les
éléments mènent une double vie : tantôt ils sont fondus les uns
dans les autres, c’est ce qu’Héraclite appelle le sphairos, et pour
lui c’est le dieu, le dieu lui-même. Le dieu suprême, ce sont les
quatre éléments qui ne font qu’un. Le sphairos qui mène une
vie joyeuse dans sa solitude…
Les quatre éléments vont apparaître lorsque ce sphairos,
sphère parfaite où il n’y a plus qu’une seule chose, va se
démembrer. Le monde naît du démembrement du dieu sphère,
comme Dionysos a pu être démembré. Le sphairos se
démembre et les quatre éléments vont apparaître. Ils étaient
déjà là. Aristote dira, d’un concept qui n’était pas celui des
présocratiques : ils étaient déjà là en puissance. En fait ils
étaient déjà là mais rassemblés complètement en ne faisant plus
qu’un. Ce n’est pas un monde, c’est plus qu’un monde. C’est
une sphère purement divine. Les quatre éléments sont des dieux
issus du démembrement du dieu sphère. Lorsqu’ils se sont
dissociés pour se former, apparaître phénoménalement comme
ces éléments que nous connaissons, le feu, l’air, l’eau, la terre,
les quatre éléments doivent se rassembler, ils ne sont pas
donnés comme cela d’emblée, il faut que j’arrive à les penser
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dans leur genèse. Et leur genèse, c’est ce qui est issu de l’unité
parfaite qu’ils forment dans un état divin.
Le problème qui apparaît avec Empédocle sera celui d’Aristote
mais il ne sera pas résolu de la même façon par les deux.
Avec Empédocle, les quatre éléments ont vocation de temps en
temps à ne plus faire qu’un, alors il ne s’agit plus d’élément,
on est dans le sur-élémentaire. On n’est même plus dans le
monde… Empédocle dit : le monde, les quatre éléments qui
forment le monde se souviennent de leur condition lorsqu’ils ne
faisaient plus qu’un dans le sphairos. En quelque sorte, ils aspirent
à une harmonie perdue. Lorsqu’ils se constituent en monde,
les quatre éléments sont le substitut d’une harmonie perdue. Ils
sont quatre mais ils voudraient ne faire qu’un. C’est pourquoi
ils recherchent l’harmonie. Les éléments tendent, nous disent
les Grecs, à quelque chose. Les éléments tendent à quelque
chose qui les surpasse. C’est ce qui est contenu dans la philosophie
d’Empédocle, qui n’est pas simplement une physique,
contrairement à l’idée qu’on s’en fait souvent. Il s’agirait plutôt
de ne pas réduire la nature des Grecs, physis, à ce qui pour nous
serait purement physique, à un matériau, la réduction de
l’élémentaire au matériau.
Dans la physis des Grecs, l’élément n’est pas un matériau. Il
est beaucoup plus, il peut être un dieu, il peut être une région
du monde, il se trouve être les deux. On peut lire l’élément
selon les deux registres, à la fois celui d’une région du monde,
éventuellement d’un constituant des corps, et celui d’un dieu.
La notion de matériau est beaucoup trop pauvre pour rendre
compte de ce que pense Empédocle en parlant d’élément.
Passons maintenant à la transformation profonde qu’Aristote
introduira dans cette doctrine, sur un mode d’ailleurs assez
ambigu. D’un côté, il est celui qui rend les quatre éléments
canoniques. D’une certaine façon, l’apport d’Empédocle, il
l’intègre. Avec Aristote, il est convenu qu’il y a quatre éléments
dans le monde, enveloppés dans le monde, qui se transforment
dorénavant les uns dans les autres, qui naissent les uns des
autres. C’est tout leur désavantage, ils ne sont plus des dieux.
Les quatre éléments perdent leur qualité de dieu, au profit d’un
cinquième. Pour qu’il y ait quatre éléments, il faut qu’il y en ait
un cinquième. C’est entièrement lié à la transformation, que je
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voudrais introduire maintenant comme condition de possibilité
de la doctrine du cinquième élément, et elle tient au refus par
Aristote de cette éternité rythmique, qu’il décrit lui-même à
propos d’Empédocle. Il n’est pas possible d’avoir un monde
éternel, par stop and go, par cyclicité, par passage d’un état à
un autre, comme si le monde se corrompait mais ne périssait
pas. Autrement dit, le monde doit être éternel au sens que nous
accordons encore maintenant à ce concept, le monde doit être
éternel, c’est-à-dire qu’il doit toujours être ce qu’il est maintenant.
Il a toujours dû être ce qu’il est maintenant, il ne s’est pas
transformé, c’est le point sur lequel Aristote insiste.
Quel est l’élément qui va permettre de penser cela, que le
monde soit toujours ce qu’il est maintenant ? Qu’il n’ait pas à
passer à l’état où il est maintenant, contrairement à ce que dit
Empédocle, qui a l’immense mérite—c’est d’ailleurs pourquoi
certains contemporains, dans la poétique de l’élément en particulier,
y attachent de l’importance —, d’introduire une histoire
dans l’éternité, un devenir. L’éternité comporte une histoire, on
n’est pas toujours dans la même position, on ne se contente pas
de prolonger une certaine condition, il faut changer pour rester
le même. Et les quatre éléments contribuent à ce changement
interne. C’est leur propre vie qui est l’éternité. Avec Aristote,
on a modifié le concept d’éternité, et tout s’ensuit. On a décidé
que l’éternité ce devait être, dorénavant, un monde qui a
toujours été ce qu’il est et qui sera toujours ce qu’il est. Le
« devenir » a été retiré de l’éternité. On n’a plus ce retour à
l’origine, ce démembrement, ce qui revient toujours pour
donner naissance au monde, une cosmogenèse multipliée,
comme diraient certains modernes… Il n’y a pas de cosmogenèse
du tout : il y a un monde qui est parfait et qui n’a pas
d’histoire. Il faut un élément pour cela, dit Aristote.
Pourquoi ? On ne peut pas dématérialiser complètement le
monde, mais il faut dématérialiser son cinquième élément,
suffisamment pour pouvoir penser son éternité physique. Le
cinquième élément est un concept qui tend vers la dématérialisation
mais qui n’y parvient pas complètement. C’est une quintessenciation,
c’est le cas de le dire, des quatre éléments, dont
parlait Empédocle, qui avaient un statut physique par ailleurs
reconnaissable. La quintessence, c’est en effet la forme que
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prendra plus tard la doctrine du cinquième élément, qui s’appellera
dans la tradition latine et médiévale quinta essentia,
cinquième essence ou cinquième élément.
Essayons de voir en quoi l’élément qui est le cinquième nous
permet de penser les autres par la sursomption, et en même
temps ce qu’il a d’exceptionnel, en quoi il est un élément
d’exception par rapport aux éléments dans leur version classique.
Aristote prolonge ce qu’Empédocle nous laissait déjà
entrevoir, mais il va apporter quelque chose de tout à fait essentiel,
c’est la notion de lieu. Ce qui aux yeux d’Aristote faisait
défaut à Empédocle, c’était le rapport entre l’élément et le lieu.
L’autre grande innovation d’Aristote, et elle sera en effet tout à
fait cruciale pour une bonne partie de l’histoire de la science et
pour la philosophie contemporaine, surtout en phénoménologie
puisque c’est là que la notion de lieu refait surface, va dire
qu’à un élément doit correspondre un lieu, qu’Aristote appelle
son lieu propre. Le feu tend vers son lieu comme la terre tend
vers son lieu, il se trouve qu’ils tendent vers des lieux opposés.
En d’autres termes, l’élément feu ou l’élément terre a une
tendance interne à une direction naturelle en tant qu’il est
soumis à son lieu.
Vous avez un texte très remarquable, qui est aux confins
exacts de la physique et de la métaphysique, très exactement là
où se situe à mon avis la pensée du cinquième élément. Ce texte
se trouve dans le Traité du ciel, au quatrième Livre, chapitre 3 :
« Lorsque l’air naît de l’eau » (puisque dorénavant les éléments
se transforment) « et le léger du lourd, il se porte vers le haut »
(ce sera son lieu propre), « c’est au même moment qu’il est
léger, qu’il cesse de venir et se trouve là-haut ». Que faut-il tirer
de cette phrase au demeurant sibylline ? C’est la très grande
proximité, voire la quasi-identité entre la tendance de l’élément,
ce qu’il veut être—ou ce qu’il doit être, c’est-à-dire la conformité
à son essence —, et le lieu. Pour que l’air soit l’air,
parvienne à être l’élément qu’il doit être, il faut qu’il atteigne
son lieu. C’est donc le lieu qui est pré-donné dans le monde,
qui n’est donc pas quelque chose d’arbitraire ni de relatif. Il y
a des lieux dans le monde, ce n’est pas nous qui instituons ces
lieux, ils ne sont pas relatifs à nos déplacements, ils ne sont pas
inscrits par nous dans le vide. Il n’y a pas de vide.
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D’ailleurs, la pensée de l’élément n’est pas compatible, elle
évacue un vide propre aux mathématiciens, un vide de la
physique mathématique, et on en a souvent fait grief à Aristote
du point de vue de l’histoire de la science, mais il faudrait peutêtre
se demander ce qui pour sa métaphysique est crucial. Le
lieu, c’est en quelque sorte une qualité intrinsèque du monde,
une direction déterminée, qui permet aux éléments de s’identifier
les uns par rapport aux autres. Tant que l’air n’a pas gagné
son lieu, il n’est pas ce qu’il a à être. Cela ne se trouve pas dans
la doctrine d’Empédocle. La doctrine la plus sophistiquée, la
plus complète des quatre éléments se trouve là : c’est l’association
de chaque élément fondamental, de chacun des quatre, à
son lieu dans le monde. Seulement, il y en a un qui fait exception,
c’est le cinquième, qui n’est donc pas un élément de plus
mais qui est un élément en dehors (cinquième, cela veut dire
excepté, cela ne veut pas dire quatre plus un). Il est en dehors
d’eux, il les enveloppe.
Alors, que lui arrive-t-il à lui ? Il est l’élément qui a un
mouvement purement circulaire. Quelle est la caractéristique
d’un mouvement circulaire ? Interrogez-vous sur son lieu. L’air
gagne son lieu, la terre gagne son lieu, qui se trouvent être
inverses, de direction opposée. Mais quel est le lieu de ce corps
qui va s’appeler éther, c’est-à-dire qui est toujours en train de
courir, selon l’étymologie fantaisiste que propose Aristote à la
suite de Platon (aithêr, ai-thêr) ? L’élément qui est toujours en
train de courir parce qu’il n’a pas de cessation de son mouvement,
ni d’origine, c’est un élément qui court toujours car il a
comme propriété de tendre, de tendre au même. Le lieu d’un
élément qui tourne en rond, c’est le même.
Un des beaux paradoxes d’Aristote est le suivant : l’élément
que nous avons ici, qui est un élément privilégié et même
excepté, le cinquième, c’est l’élément du tout. C’est en cela
qu’on a quitté la doctrine classique des quatre éléments, c’est
l’élément du tout, pas un des éléments. Vous avez le paradoxe,
presque un oxymore, d’avoir l’élément de la totalité, l’élément
de la sphéricité, c’est-à-dire de l’univers en tant qu’il est
complet. Quelle est l’élément de la complétude ? C’est le
cinquième élément.
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J’insisterai sur deux ou trois propriétés qui permettent de
vérifier ce caractère d’exception de notre cinquième élément
aristotélicien. Je voudrais voir en même temps en quoi, pour
nous, c’est un enjeu décisif. Le rapport au lieu est évidemment
crucial, et le cinquième élément déjoue ce rapport que nous
tenons, qu’Aristote lui-même tient pour classique, entre le lieu
et l’élément.
Je précise ce point. Aristote nous disait tout à l’heure : le feu
a besoin de devenir feu, de s’accomplir comme feu. Pour cela
il faut qu’il atteigne son lieu. En même temps qu’il atteint son
lieu, il devient ce qu’il est — c’est la doctrine de l’essence —,
et sa matière à ce moment-là est à peu près conforme à son
essence. Il est de sa matière et dominé par son essence. Même
ces éléments-là ne se réduisent pas au matériau. On distingue la
matière première et l’élément, chez Aristote. C’est précisément
cette distinction, au demeurant abstraite, qui nous permet
de comprendre que l’élément est plus qu’un matériau, puisqu’il
tend à son lieu. Il n’a peut-être pas une vie, mais il a en tout
cas une tendance fondamentale, il a une direction. Il n’est donc
pas disponible pour des artefacts ou des opérations de pure
manipulation.
Il y a une donnée naturelle de l’élément, qui lui prête des
qualités intrinsèques et même tendancielles. Il ne se prêtera
donc pas à toute opération. L’art devra donc compter avec cette
tendance propre à la nature, qui ici se caractérise par la tendance
vers le lieu. Il y a donc une norme propre à la nature des
éléments : leur essence, qui se confond avec le fait qu’ils atteignent
leur lieu. Ils ne sont pas d’abord rassemblés tant qu’ils
n’ont pas atteint leur lieu. L’élément, en tendant vers son lieu,
se totalise lui-même. Une exception, justement, le cinquième.
Du fait du mouvement qui lui est d’emblée prêté, qui est le
mouvement de pure circularité ou de pure circulation plus exactement,
cet élément n’a pas à devenir ce qu’il est, il est toujours
déjà. C’est pourquoi il est l’élément du monde, parce qu’il est
l’élément de l’éternité.
Curieux paradoxe d’ailleurs que de rechercher pour l’éternité
un élément. On n’est pas passé à la dématérialisation absolue.
Aristote ne raisonne pas comme si le monde, tout éternel qu’il
est, tout en étant éternel, ne devait pas avoir de corps. Ce qui
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l’intéresse, c’est une éternité physique. Il est donc en quête, de
façon parfaitement cohérente, de l’élément qui lui permettrait
de rendre compte de cette éternité physique du monde, le fait
qu’il soit déjà toujours ce qu’il est. D’où ce mouvement qui est
un mouvement sur lui-même, un mouvement dans lequel il n’y
a pas de transformation. L’élément est toujours déjà ce qu’il est
et il se contente de revenir toujours au même point. Le mouvement
du cinquième élément, c’est un mouvement qui s’annule.
Ce qui n’est pas le cas des autres, puisqu’ils ont un lieu propre.
Il est en quelque sorte, si je puis dire, subtilement délocalisé en
étant affecté d’un mouvement circulaire. C’est la première
négation qui affecte cet élément et en fait une exception par
rapport aux autres. Mais cela nous permet en même temps de
comprendre ce que sont les autres. Cela nous permet a
contrario de comprendre qu’elle est la nécessité du lieu pour un
élément de premier ordre, pour l’un des quatre, pour un élément
on pourrait presque dire proprement dit, c’est-à-dire à l’intérieur
du monde, intramondain.
Prenons d’autres caractères qui vont accentuer encore cette
transformation subtile du cinquième élément, qui n’est plus un
élément absolument parlant comme les autres. J’ai insisté sur
ce paradoxe du lieu, je crois qu’il faudrait insister aussi sur le
fait que cet élément ne provient pas d’une transformation
d’autres éléments. Cet élément est le seul à ne pas être le fruit
d’un autre qui serait transformé. Tous les autres se transforment
les uns dans les autres, sauf lui : il est donc excepté du cycle
élémental — ou élémentaire, mais élémental serait certainement
ici plus juste —, il est seul de son espèce. En quelque
sorte, il est hors de son espèce, on est en train de tendre à le faire
sortir de l’espèce.
Enfin, et surtout, il n’a pas besoin de se rassembler ni de se
disperser. L’éternité a besoin de cet élément qui est l’élément
parfaitement durable, inaltérable, ce qui se confond étonnamment
d’ailleurs avec l’idée que la cosmologie la plus abstraite
peut se faire de la matière. Je pense à Démocrite, qui se fait de
la matière une idée d’inaltérabilité. Pour Aristote, qui ne se fait
pas du tout de la matière cette idée-là, ce qui est inaltérable c’est
ce qui tend à se dématérialiser. C’est un élément qui tend vers le
divin, en quelque sorte, c’est un élément quintessentiel.
Concepts croisés
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Je m’interrogerai sur l’intérêt que présente ce cinquième
élément par rapport aux quatre autres. Il permet de voir, en tant
qu’il sort du jeu même des quatre éléments, ce qui est fondamental
pour eux. Aristote ne fait nullement disparaître la
doctrine classique des quatre éléments, on peut même dire que,
d’une certaine façon, avec les modifications qu’il lui apporte,
et avec l’introduction, tentée par Cicéron par exemple, de ce
cinquième élément, il permet de comprendre pourquoi les
quatre éléments ne font pas un monde mais sont dans un monde.
Cette différence est tout à fait cruciale. Pour Empédocle, le
monde, ce sont les quatre éléments ; le monde est épuisé par
leur tétrarchie. Avec Aristote, il faut pouvoir penser le fait que
les quatre éléments sont dans un monde, qu’ils ne suffisent pas
à faire un monde, il faut un élément du monde qui puisse envelopper
les quatre éléments. Qui pose quatre éléments en pose un
cinquième. Je crois qu’on pourrait presque formuler la structure
foncière de la pensée, plus que de l’argumentaire, d’Aristote
de cette façon : qui pose quatre éléments en pose
nécessairement un cinquième, pour pouvoir les envelopper,
pour pouvoir les penser à l’intérieur d’un kosmos, c’est-à-dire
d’un ordre et non pas d’une totalité spatiale. Aristote n’est pas
en quête d’un espace qui enveloppe les quatre éléments, il est
en quête d’une totalité organique qui permette d’envelopper ces
quatre éléments. S’ils se transforment les uns dans les autres, il
faut que j’aie déjà un monde pour pouvoir les inscrire. Ce n’est
pas d’un espace que j’ai besoin, ce n’est pas d’une matière que
j’ai besoin, ce n’est pas d’une forme que j’ai besoin. On pourrait
presque dire : c’est d’une vie du cinquième élément que j’ai
besoin, dans son caractère quasi divin.
Aristote a légué à la philosophie un étrange élément, un très
curieux élément, qui aura une fortune très réelle mais parfois
très étrange, sous la forme de la quintessence. Cette doctrine
que j’ai essayé d’analyser, je l’ai surtout puisée dans le Traité
du ciel. Il se trouve, et ce n’est pas un des moindres paradoxes
de cet auteur, qu’il se pourrait fort bien qu’il ait eu du
cinquième élément une idée encore plus forte, sur laquelle je
conclurai de façon un peu plus conjecturale : il se trouve qu’elle
appartenait aux oeuvres de jeunesse, pour nous perdues mais
Le cinquième élément
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dont nous avons des traces chez des auteurs bien postérieurs,
comme Jamblique (vers 250).
Or, Aristote a écrit un ouvrage célèbre dans l’Antiquité qui
s’appelle le Protreptique, qui est l’invitation à la philosophie,
à l’époque même où il appartenait encore à l’Académie de
Platon. D’après les traces que nous avons pu reconstituer, il
semble qu’Aristote, très tôt, dans sa période académique même,
ait eu l’idée de ce cinquième élément, mais il ne l’aurait pas
placé là où, un peu plus tard, peut-être dans le Traité du ciel, il
l’a placé. Le cinquième élément, c’est l’élément du dieu et de
l’âme, dit la tradition qui nous a conservé cette idée qui vient
probablement du Protreptique, de l’invitation à la philosophie.
Le cinquième élément, c’était l’élément de la communication
au corps de cette fonction que l’on appelle la fonction organisatrice.
Que ce soit l’élément de l’âme, comme il l’a probablement
pensé d’abord, ou que ce soit l’élément du tout, du monde,
il a toujours gardé, quels que soient ses usages, la même acception
fondamentale, la même fonction qui est celle d’élément
organisateur d’une vie, une vie qui peut s’avérer alors pour le
monde être une vie éternelle.
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