dimanche 11 juillet 2010

Le Droit face au changement des mentalités

Par Jacques HalBronn
(Conférence donnée au Senat, salle Vaugirard, le 16 avril 2010, dans le cadre d’un colloque sur l’Avenir de la Justice)




Jusqu’à présent, l’homicide était jugé plus sévèrement que le vol. Mais il se pourrait bien qu’au cours du XXIe siècle les temps changeassent De plus en plus, en effet, ce qui nous distinguera les uns des autres sera notre appareillage, notre outillage, notre équipement, non pas celui de notre corps mais celui s’’adaptant à celui-ci à moins que cela ne soit l’inverse.
C’est pourquoi nous parlons d’un passage d’une civilisation de l’Etre à une civilisation de l’Avoir. Bientôt, le vol sera plus sanctionné que le meurtre et les gens se battront pour disposer de tel ou tel gadget, de tel ou tel matériel. Ne parle-t-on au niveau militaire d’un équilibre des forces ou au contraire d’un risque de déséquilibre, dès lors que tel armement est ou non mis à la disposition de tel camp ? Ce qui est vrai pour les Etats pourrait bien le devenir pour les individus.
Pour simplifier nous dirons que ce qui relève de l’être est le corps physique dans sa nudité et ce qui reléve de l’avoir est tout ce qui le prolonge, l’habille, le complète par des apports végétaux, animaux, minéraux, ce qui pose évidemment des problèmes écologiques.
Comment les choses on-elles commencé ? Cela aura débuté le jour où à la suite d’un accident, un homme aura perdu une jambe et qu’on lui a confectionné une béquille, voire une prothèse, bref un engin, une machine. C’est le dieu Vulcain –Héphaïstos qui était passé maître dans la fabrication de toutes sortes d’objets.
Le handicap a partie liée avec le technique et le technologique et ce ne sont pas les handicaps qui manquent dès lors que l’on veut ressembler à l’autre qui a quelque chose que l’on n’a pas ou plus. L’écriture est probablement née avec la surdité ou le mutisme, et l’on bascule alors dans une première forme d’aliénation à quelque chose d’extérieur au corps. La parité est le refus du handicap mais bientôt les jeunes enfants exigeront que l’on compense leurs « manques » tout comme les personnes âgées, les sourds, les aveugles, les étrangers, tout contribue bel et bien à renforcer le règne, l’empire de l’Avoir. C’est ainsi que l’on vient encore de saluer Steve Jobbs comme une sorte de bienfaiteur de l’Humanité, la technique prenant le pas sur la Science puisque l’on n’attend plus grand-chose de l’être de l’homme, d’une évolution de son corps et de ses facultés, si ce n’est dans le domaine sportif. Même dans le domaine artistique, ce sont les instruments qui l’emportent sur les organes, ne serait-ce que grâce à la sono, au micro ! Le règne de l’avoir fait de nous tous virtuellement des égaux interchangeables au niveau de l’être si ce n’est que que nous n’avons pas tous le même accès à l’avoir et c’est justement ce qui confère au vol un caractère plus grave qu’au meurtre, au code civil la priorité sur le code pénal. Cela sera d’autant plus évident quand nos corps seront dotés de puces incorporées. Celui qui nous volera nos puces électroniques nous dépossédera quelque part de ce nouveau mode d’être qui n’en est plus un, sans lesquelles nous verserions dans le néant !
On ne saurait exagérer le rôle de l’outil au pénal : le revolver n’aura-t-il pas contribuer à combler le décalage physique entre hommes et femmes ? La consommation d’alcool, de drogues, qui sont autant d’adjuvants n’est-elle pas responsable de tant de crimes ? Inversement, l’on parle de désarmement comme gage de paix. Mais les USA ne renoncent pas à la vente des armes aux particuliers….

Autrefois, l’on jugeait l’arbre à ses fruits mais désormais on pourra imiter les fruits, les cloner, sans avoir besoin de l’arbre
La naissance deviendra un épiphénomène car rien d’essentiel ne s’y jouera plus, il ne s’agira plus que de produire à la chaine des clones qui seront dotés de tel ou tel outillage. Dis-moi quel est ton outil, je te dirai qui tu es !
La civilisation de l’avoir pose cependant, on le conçoit, de graves problèmes d’ordre écologique en raison de la dépendances des hommes à des apports extérieurs, pour se vêtir, pour se créer un habitat mais surtout pour alimenter les machines de toutes sortes, à commencer par les automobiles.
De plus en plus, les hommes risquent d’apparaitre comme on le voit dans certains films de science fiction comme une matière brute que la machine va structurer mais dont le nombre même, au niveau démographique, doit se justifier : ce sont des bouches inutiles à nourrir et qui n’ont même pas pris l’habitude de se nourrir de leur propre viande ! Quel gâchis !
Notre civilisation a pris le contrepied de tout eugénisme, elle ne croit plus au progrès génétique, la naissance d’un enfant n’est pas un événement majeur comparé au lancement d’un nouveau produit. Le XXe siècle, avec la Shoah, au cours de la Seconde Guerre Mondiale aura tenté de porter un coup fatal à la biodiversité humaine tout comme il avait mis à bas les dynasties royales dans nombre de pays, au lendemain de la Première Guerre Mondiale.
Cela dit, l’on peut penser que certains créateurs, certains leaders seront plus égaux que les autres si l’on admet que pour générer du nouveau, il faut un certain génie. On peut même imaginer la résurgence d’un certain polygamisme. Ce qui pose le problème de savoir si certains ne sont pas au dessus des lois du commun, ne doivent pas bénéficier d’une certaine immunité juridique. Et puis, il y a les crimes de lèse majesté qui font que s’en prendre à telle personne ne revient pas à s’en prendre à telle autre. Deux poids, deux mesures.
Autrement dit, plus l’avoir sera déterminant, plus la caste des vrais créateurs sera privilégiée à l’instar de dieux. Mais, comme on le voit en musique, l’on se contente souvent du réchauffé, d’une nouvelle interprétation. Le monde de l’avoir c’est celui de l’addition, des adjuvants, c’est quelque chose qui s’ajoute, qui recouvre l’être au point de le masquer. Peu importe, dès lors ce qui est à l’origine, c’est la sauce qui fait la différence comme avec les spaghetti ou le couscous ou tout simplement le pain. Il y a certes eu l’alerte de la vache folle qui posait le problème de la traçabilité du produit mais ce qui compte c’est moins le produit que l’accompagnement, la garniture, le postiche, le trompe l’oie, le faux semblant.
La civilisation judaïque est marquée par l’être, en ce sens qu’elle ne se réduit pas à l’acceptation, à l’adoption d’un message, d’une « bonne nouvelle », mais qu’elle s’articule autour d’un substrat que l’on pourrait qualifier de génétique, de racial. L’avoir a une fonction unifiante en ce sens que tout le monde, en principe, peut y accéder et que les obstacles à cette accession ne sont que contingents. A contrario, dans la civilisation hyper-technologique contemporaine, la quête ontologique, la conscience d’un temps formateur et créateur laisse la place à une spatialité, on passe du vertical à l’horizontal.
Problème de l’acquis et de l’inné. Le monde de la machine tend à minimiser et à relativiser ce qui touche à l’inné. Ce qui compte désormais ce n’est pas d’où l’on vient mais où l’on veut aller. En ce sens, le progrès technologique favorise ceux qui ont un problème avec l’inné. . En ce sens, l’on peut parler d’une déshumanisation même si ce sont les hommes qui développent les machines mais il s’agit là d’une élite (cf. supra) qui paradoxalement conforte son pouvoir en fournissant des jeux (vidéo) au peuple.


JHB
17. 04 10

1 commentaire:

Meera Saif a dit…

Décidément ce blog devient une lecture quotidienne. Très bon article une fois de plus.
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